Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /Déc /2009 12:39

3 bleuYamkus, le vieux sage

Cet ancien, ce vieux sage, je l’ai évoqué dans mon « écho des pratiques narratives « voir l’article précédent) ; je souhaite ici le situer le plus modestement possible par rapport à cette période où l’’enfant que j’étais, observais assidûment « les grands adultes » qui le marquaient au travers de leurs comportements et de leurs croyances.

Yamkus a connu les arcanes des traditions de ses ancêtres. Et il a évolué vers les croyances nouvelles encore plus formelles, celles qui par essence se sont manifesté en phase avec celles de ses origines et de son espace culturel profond ; un milieu pour qui la foi et le culte étaient déjà éléments de vie ; - car vivaces dans l’être et réels dans les comportements quotidiens de l’environnement social…

Le personnage

Yamkus habitait une petite case au bord de la route qui traversait le village. En face, de l’autre côté de la route, habitait sa femme ; - elle était protestante, et logeait avec son fils. Yamkus vivait seul ; - il était catholique. Les deux époux ne se parlaient jamais. Cependant dans la journée, dame Yamkus passait des heures et des heures, assise sous la véranda de son fils à observer froidement les va-et-vient de cet époux qui s’astreignait, - alors courageusement, aux besognes du ménage.

Effectivement reposait sur lui, malgré son âge et les moyens de l’époque, la réalisation de tous ses besoins domestiques y compris cuisiner. Et pourtant, dans le village, de par la coutume ancestrale, le géniteur et la cuisine, constituaient des entités incompatibles ; - cuisine, domaine d’activités, et cuisine domaine géographique. Ce dernier qui l’emportait sur le premier avait pour but, – et même encore aujourd’hui, de protéger la femme. Il faut noter qu’à l’époque de Yamkus la case réservée à la cuisine était considérée comme une sous-concession, propriété exclusive de l’épouse, et par principe, inviolable par l’époux. et plus généralement par l’homme. C’était le royaume de la mère et l’enfant. Et la mère en situation d’épouse délaissée, pouvait y recevoir quelque amant, sans avoir à s’inquiéter. Ce qui résolvait bien des problèmes dans les ménages polygames. Mais Yamkus n’était pas polygame ; il était chrétien et catholique ; alors sa cuisine, il la faisait lui-même.

Séparé de sa femme depuis bien longtemps, il consacrait sa vie à ses activités spirituelles de chrétien et de sage du village ; et c’est ainsi qu’il était, dans la journée, très proche des jeunes enfants auxquels il prodiguait conseils, et révélait quelques petits secrets de vie. ; et ceci en fonction des mérites de chacun. J’en profite pour souligner que dans ce grand village la reconnaissance du mérite était la chose la plus partagée, la plus consensuelle.

Au-delà de ses rapports avec les enfants, Yamkus s’astreignait à un programme incontournable pour ses journées. Et celui-ci, le programme, incluait de façon tout aussi immuable sa prière du matin qu’il pratiquait discrètement à son lever au chevet du lit ; et l’angélus qu’il partageait toujours publiquement, avec les passants éventuels, tous les soirs au coucher du soleil, assis devant sa case de faux célibataire, non loin du seuil de sa porte, face à sa femme généralement assise de l’autre côté de la route, et qui ne perdait pas un seul instant de ce moment de dévotion. Elle connaissait les prières de son mari, et devait les répéter en même temps que lui, tout en se demandant si c’était bien les mêmes mots, les mêmes paroles bien connus d’elle qui remontaient du cœur vers les lèvres de son vieil époux ; - apparemment aigris et désabusé, pensait-elle, tout en espérant peut-être un heureux retour ; ce dernier totalement inconcevable par la force des choses.

 

Le fils, leur fils, était unique ; mais congénitalement protestant ; tout comme sa mère. Ce qui rendait facile la dichotomie de cette famille de trois membres. Et pour paraître zen, le fils était devenu sournois. Il ne parlait jamais à son père, et ne traversait jamais la route, du côté de son père. De même ouvertement, il ne s’adressait jamais à sa mère. Et lorsque ce fils culotté, instituteur de son état, se permettait des bricoles dans sa cour, il avait le dos tourné vers la route. Trente mètres à peine séparaient les deux concessions ; - la sienne et celle de son père. Mais celle du fils était matérialisée par une haie qui bordait la roue. Une haie régulièrement taillée comme pour permettre à tout moment aux deux époux de s’interpeller ostensiblement du regard, et jamais par la parole. Ainsi, aucune fois je ne les vis s’entretenir, s’adresser mutuellement la parole.

Dans sa cour, le fils faisait semblant de ne voir ni son père, ni sa mère. Et jamais de chez lui, il ne parlait à voix haute ; - totalement à l’inverse d’autres voisins qui, les matins, manifestaient bruyamment leur joie à propos des présupposées esclandres nocturnes ou matinales, ou simplement à propos des attentes des jeunes célibataires. La règle étant que les faits et questions ludiques s’évoquaient dans la matinée, tandis que les vrais problèmes de société se traitaient publiquement dans la soirée ou l’après-midi. Sinon, les voisins pouvaient mutuellement dans la matinée s’interpeller pour s’informer de la santé ou de l’état d’âme des uns et des autres, avant de s’engager chacun, dans ses activités quotidiennes.

 

Yamkus père était toujours torse nu, qu’il vente ou qu’il chauffe, avec un carré de pagne autour des reins, un insigne chapelet autour du cou ; - Yamkus était chrétien catholique. Et il le manifestait. Son chapelet devait à tout moment le rappeler à sa femme qui, de l’autre côté de la route n’avait d’œil que pour son mari, le vieil adonis. Car Yamkus fut un bel homme ; - un très bel homme. Témoin, son fils, clair comme un métis, - murmuraient les dames de l’époque, qui pourtant n’en avaient jamais vu un seul de ce fameux métis. Cette peau si claire du bel homme et de son fils, avait valu à ce dernier d’épouser l’une des plus belles femmes du coin, et même de la région. C’est ce que pensaient au village les femmes de ses frères et cousins ; mais en réalité, le fait d’être instituteur à l’époque permettait aux jeunes gens de bénéficier d’une ouverture sentimentale relativement large, et particulièrement généreuse. Et personne en tant qu’instituteur n’eut à s’en priver ; Et Yamkus fils dans ce cadre et sans le vouloir dût honorer son père.

Par Jecor - Publié dans : Société
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